En 2020, Antoinette Rychner publie "Après le monde", (Buchet Chastel, 2015, Harper Collins, 2022). Roman empreint de considérations écologistes, qui confronte directement ses lecteurices aux dégradations du système-terre depuis l'anthropocène, et travaille à une critique du mode de vie industrialisé.

À partir de là, il lui semble primordial d'aligner ses actes sur ses écrits.
Ce qui passe par : 

– Signer la charte des artistes, acteurs et actrices culturelles pour le climat 

– Viser la décroissance

Peut-être parce que se donner bonne conscience, ou céder à notre besoin de statut social est plus facile que de reconnaître la réalité, toujours est-il que le discours qui domine est celui qui présente comme favorable la balance entre impact négatif et impact positif, – réel ou supposé –, de nos activités artistiques. (Voir à ce sujet le concept de "handprint", par opposition à "footprint", qui met l'accent sur les actions à conséquences positives sur notre monde.)
Ainsi ai-je entendu plusieurs fois, ces dernières années, des écrivains et écrivaines pourtant engagé·es pour la préservation de l'environnement déclarer que certes, iels devaient prendre l'avion pour promouvoir leur ouvrage, mais qu'iels espéraient pondérer cela à travers des œuvres, interviews et interventions diffusant des visions pro-sobriété, et sensibilisant le public aux enjeux de durabilité.
Autrement dit, on soutient que la fin justifie les moyens.

À titre personnel, je vois dans cette manière de présenter les choses beaucoup de mauvaise foi, d'aveuglement ou de "green bullshit"…
Restons sérieux. En définitive, si l'on considère les valeurs absolues en C02, faire des choses aura toujours davantage d'impact que renoncer à les faire : accepter une invitation à un festival pèsera plus lourd dans notre bilan que de la décliner, publier un livre polluera bien plus que de ne pas le publier – et je ne parle pas ici uniquement de l'impact de la fabrication-distribution-élimination du livre lui-même, mais aussi de tous les e-mails, contenus numériques et imprimés promotionnels, déplacements des auteurices etc. que va générer chaque nouvelle publication. 

En résumé : on peut se raconter tout ce qu'on veut, et invoquer l'impact relativement réduit de la Culture par rapport à d'autres industries, (ou encore se cacher derrière l'idée que si ce n'est pas moi, ce sera un·e autre auteurice qui profitera de l'opportunité…) FAIRE MOINS devrait, pour nous les acteurices culturels, représenter un but tout aussi important que pour les travailleurs et travailleuses de n'importe quel autre secteur.

Mais quel artiste serait prêt·e à réduire délibérément ses activités publiques ?
Aussi forte qu'elle soit, notre volonté de décroissance entrera inévitablement en tension avec les injonctions à la visibilité. Il en va aussi de notre égo : publier, ou être programmé·e de-ci de-là, c'est exister. Se voir mis·e en valeur.
Enfin, il en va de facteurs économiques. Renoncer à un projet signifie un manque à gagner direct, mais aura aussi des conséquences à moyen ou long terme. Un exemple concret : est-ce qu'un "trou" de plusieurs années dans notre CV-bibliographie ne risque pas de nous discréditer ou de nous pénaliser dans une candidature de bourse, résidence ou autre dispositif de soutien à la création ?

On le voit ; il n'est pas simple de lutter contre l'ensemble des pressions qui poussent à multiplier les projets plutôt que de réduire le train… Mais sans renoncer à tout, ni tirer un trait sur son identité d'artiste, on peut s'interroger sur chaque projet : vaut-il vraiment la peine qu'on s'y investisse, en considérant l'ensemble de ce qu'il nous apportera sur le plan artistique/financier/de réseautage et visibilité, dans ce qu'il nous permettra d'apprendre, de créer, et dans l'apport significatif qu'il nous permettra d'offrir au monde ? Ou est-ce simplement "un projet de plus", histoire d'occuper le marché ?

– Examiner nos actes, se fixer des limites

Dans une économie de libre-échange, et une idéologie qui sacralise les libertés individuelles, à chacun de créer son propre code de conduite…

Disons qu'en tout, il faudrait se demander : "si j'extrapole mon comportement à 8 milliards d'être humains, serait-ce soutenable ?"
Prenons le cas emblématique de l'avion.
Un aller-retour Paris – New-York représente 2,6 tonnes de CO2 par passager. (Un aller-retour Paris-Pékin : 3,6 tonnes.) (Source : Ne plus se mentir, Jean-Marc Gancille, éd. Rue de l’échiquier, 2019). Or, pour ne pas dépasser +2°C en 2050, il faudrait limiter les émissions à 1,7 tonne par habitant – tout compris : chauffage, nourriture, vêtements, santé, mobilité, information & divertissement. (Source : blog d'Innovacom)
On se rend donc vite compte qu'il ne serait plus possible de prendre l'avion tous les ans…
Supposons qu'on voulait, sur notre "quota" annuel de 1,7 tonne, en allouer un tiers aux vols en avion (ce qui demanderait des économies drastiques sur tout le reste !), on pourrait prétendre à un aller-retour Paris – New-York tous les 4 ou 5 ans…

Ce calcul vaut ce qu'il vaut, et je ne doute pas qu'il trouvera ses détracteurs, prêts à chipoter sur les chiffres et les sources… Mais il a le mérite de mettre, dans les grandes lignes, nos usages en perspective, et d'offrir quelques repères à qui voudrait ramener ses consommations dans les limites du soutenable.

– Viser l'honnêteté et la transparence

Par honnêteté, j'entends : lorsque nous écrivons et publions des livres ayant trait à l'écologie, ne pas surestimer le pouvoir de transformation sociale de nos œuvres, ou du moins ne pas (trop) se cacher derrière de nobles causes, en s'avouant par exemple que tel déplacement promotionnel obéit moins à l'engagement politique qu'à la jouissance personnelle (plaisir bourgeois du voyage, plaisir humain de l'échange), voire à des motivations franchement autocentrées, puisque toujours, nous agissons aussi pour notre carrière.

Par transparence j'entends : ne pas promouvoir publiquement la sobriété, et dans sa propre vie se comporter tout autrement. Ne rien cacher de ses agissements.
C'est pourquoi il m'a paru intéressant de communiquer ici – en conscience que l'avion n'est de loin pas le seul facteur d'émissions ! mais pour le symbole qu'il représente  – les vols que j'ai effectués depuis 1997, année de ma majorité.
(Données publiées sur la base de ma bonne foi. Tous les vols sont compris aller-retour.)

1997-2007 :  zéro vol. 
2007 :  1 vol courte distance, dans le cadre privé.
2007-2012 :   zéro vol.
2012 :  
1 vol court dans le cadre professionnel.
 + 1 vol court et 1 vol intercontinental dans le cadre privé.
2013 :   zéro vol.
2014 :   1 vol intercontinental dans le cadre professionnel.
2015 :   1 vol intercontinental dans le cadre privé.
2016 :   1 vol intercontinental dans le cadre professionnel.
2017 :   1 vol intercontinental dans le cadre professionnel.
2018 à 2023 :   zéro vol.
2023 :   1 vol intercontinental dans le cadre privé.
2024-2025 :   zéro vol.
2026 :   1 vol intercontinental prévu dans le cadre professionnel.

… je ne suis donc pas irréprochable. Plus important peut-être : je ne prétends pas l'être…

Pourtant, l'idée de nécessaires limites à nos activités ne cesse, depuis l'écriture d'Après le monde et les recherches documentaires qui l'ont précédé, de me faire réfléchir aux conséquences de mes actes.