Actualités :

Arlette, Pièce d'Antoinette Rychner représentée au Poche Genève

27.11.17/28.01.18

texte : Antoinette Rychner
mise en scène : Pascale Güdel

Photo : Charlotte Rychner


Lecture-performance de l'auteure
autour de la pièce Intimité Data Storage
Théâtre St-Gervais, 2013
Photo : ignacio Llusià

 

 

Prix suisse de Littérature 2016
OFC / Détours films - réalisation Bastien Genoux

 

Les mondes bizarres d’Antoinette Rychner
par Marina Skalova

De la scène à la page et retour, Antoinette Rychner invente des univers fantasmagoriques, sans craindre le détour par le loufoque ou l’onirique. Cette exagération du réel écarquille notre perception et fait jaillir une vérité bizarrement réaliste, imagée et intuitive.

Son premier recueil de nouvelles Petite collection d’instants-fossiles nous mettait déjà en présence du surgissement de l’étrange au sein du réel. Le narrateur de son roman multi-primé Le Prix était un artiste aussi désespérant qu’attachant, obnubilé par son propre nombril au point d’en voir jaillir des sculptures dans un processus d’enfantement aussi cocasse que sanglant. Dans Arlette, la protagoniste est assaillie par des évènements qu’elle ne se souvient pas avoir vécu, ballottée à travers les limites de l’espace et du temps, les profondeurs angoissantes ou désirantes de son subconscient.

D’un texte à l’autre, des obsessions se retrouvent: le corps féminin où l’on peut entrer et sortir, le vieillissement des cellules, le temps (avec une majuscule dans Le Prix) qui dicte sa sentence implacable, les renoncements de l’âge adulte, la mélancolie que l’on tente de combattre au karcher, la vérité que l’on cherche et qui s’échappe à tour-de-bras.

Pour réduire la charge de ces inquiétudes existentielles, l’enfance semble s’imposer comme principe d’écriture dans Arlette. L’enfance qui ouvre le regard et précède la mise en ordre raisonnée du monde, l’enfance comme foisonnement de possibles avant les réponses univoques des adultes aux martèlements de «pourquoi?» enfantins; l’enfance qui arrête le temps et empêche les gens de mourir.

En repoussant toujours plus loin les frontières du possible, Arlette nous fait virevolter par-delà cette réalité figée dans les calendriers et sur les dates des cartes de crédit, dans un «hors la réalité» intime et intrigant, universel et effrayant. Toujours à côté de la plaque, à la fois dedans et dehors, dans son corps et à côté, Arlette enjambe les catégories d’écriture et de perception rationnelles. Par-delà tout principe d’organisation linéaire du temps, elle nous immerge au cœur de la conscience, avec ses corollaires : la honte, le malaise, le sentiment de ne pas être à sa place.

Avec finesse, humour et vélocité, Antoinette Rychner nous fait ainsi partager la réalité même de l’expérience sensorielle. Elle restitue de façon intacte la confusion des rêves où l’on se retrouve nu et ne cesse d’arriver en retard, la sensation moite des matins où l’on se réveille après avoir fait un cauchemar, le désarroi des noms et visages qui se transforment en points vaporeux à l’intérieur d’une tête, le sentiment d’irréalité lorsque l’on voit subitement son corps de l’extérieur, les déjà-vus qui nous déboussolent, la culpabilité face aux gens que l’on abandonne.

Une incursion au cœur de l’esprit humain, qui ne craint ni le délire, ni le dérèglement. Si abracadabrantes soient elles, ses constructions ne sont qu’à l’image des constructions bizarroïdes dont nos cerveaux détraqués sont capables. En tirant toutes les ficelles de l’imaginaire, Antoinette Rychner invente une façon de sonder nos psychologies par l’absurde, la métaphore et le rire, en donnant corps à nos sensations.
En philosophie, on appelle ça une phénoménologie.

 

Marina Skalova, dramaturge de la saison 17/18 au POCHE Genève, à propos de la pièce Arlette, dans le cahier de salle du "Sloop 5, Machines du réel"

 
joomla template